Nauru, du rêve au cauchemar

Santé, économie, écologie : la surexploitation de l’île de Nauru engendre un véritable désastre…

Nauru est une île située au beau milieu du Pacifique, dont l’évolution au cours du XXe siècle est particulièrement édifiante. Peuplée d’une dizaine de milliers d’habitants, elle est passée de deuxième pays le plus riche au monde à la banqueroute en moins de trente ans, après avoir sacrifiée la totalité de ses ressources naturelles. Chronique d’une terrible catastrophe, qui pourrait bien être prophétique, si nous n’y prenons pas garde…

L’histoire de Nauru est somme toute assez classique. Elle est peu ou prou la même que celles de centaines d’îles situées dans le Pacifique. Plusieurs centaines de Nauruans d’origine mélanésienne et micronésienne vivent sur cette île de 21 km2 située en Micronésie, à quelque 4 000 km au Nord-Est de l’Australie (par 0° 32’ S – 166° 55’ E), lorsque le premier Européen, un Britannique dénommé John Fearn, y pose pied en 1798. La suite est, là encore, assez attendue. Les Allemands en font une de leurs colonies de 1888 à 1914. Puis ce sont les Australiens qui font main basse sur cet ancien volcan érodé à la forme ovale, de 4 km sur 5. Sans oublier les Japonais, qui prendront possession de Nauru pendant la seconde guerre mondiale et choisiront de déporter plus de 10% de la population pour en faire des travailleurs forcés, afin de répondre à l’effort de guerre de l’empire du soleil levant… 
Pourquoi tant d’efforts pour s’emparer d’un caillou situé au milieu de nulle part, et n’offrant même pas un bon abri pour les navires en escale ? Tout simplement parce que l’île de Nauru renferme un gisement incroyablement riche de phosphate le plus pur au monde. Une denrée rare, chère et dont la société en pleine explosion industrielle au début du XXe siècle a bien besoin pour produire les engrais indispensables pour nourrir sa population.
Tous les éléments sont en place pour que se joue la tragédie économico-écologique de Nauru.

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Le paradis perdu

Une fois l’île répertoriée, elle va servir de refuge aux contrebandiers et autres déserteurs, mais aussi d’escale aux baleiniers et marins passant par là et à la recherche d’une pause bien méritée lors des traversées du Pacifique, l’océan qui porte si mal son nom. John Fearn, son « découvreur », lui-même capitaine d’un baleinier, avait baptisé l’île « Pleasant Island », l’île agréable. Tout un programme, qui peut aussi s’expliquer par la longue navigation de plusieurs mois, voire d’années permettant d’atteindre Nauru en venant d’Europe.
En 1907, les Allemands commencent à exploiter le phosphate présent sur l’île. L’extraction est assez simple, certains diraient qu’il suffit de se baisser pour ramasser le précieux minerai qui est, comme on l’a dit, l’un des plus purs et des plus riches au monde.
Pendant toute la première guerre mondiale, l’extraction continue. « Business as usual », disent les Britanniques. Après l’armistice du 11 novembre 1918, la colonie allemande est confisquée et offerte aux vainqueurs. Les Britanniques, Australiens et Néo-Zélandais en héritent, et décident de confier à l’Australie la gestion de l’île et de son précieux trésor.
L’exploitation continue de plus belle. Le demande pour le phosphate explose entre les deux guerres. Les principaux débouchés pour le minerai miracle de Nauru sont l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Il faut dire que les besoins en engrais deviennent colossaux pour ces deux pays qui se lancent alors dans l’agriculture intensive. Et l’île de Nauru n’est, finalement, pas si lointaine… Pour enrichir les terres des pays voisins (et accessoirement colonisateurs), on n’hésite donc pas à appauvrir les terres de la petite île pacifique.
Au fur et à mesure de l’avancée de l’exploitation minière, le centre de l’île est de plus en plus dévasté. « Pleasant Island » ressemble de plus en plus à « Devastation Island ». 
Mais à force de se battre, les habitants de Nauru commencent à obtenir quelques avantages à la situation, un peu d’argent en compensation tout d’abord puis… l’indépendance en 1968. 

Tout change alors pour la petite dizaine de milliers d’habitants. L’argent du phosphate coule à flot et se répand sur tous les heureux possesseurs de terrains qui touchent chacun des royalties pour l’exploitation du sous-sol richissime de leur île. Entre 1968 et 2002, ce sont plus de deux milliards d’euros que le phosphate fait entrer dans les poches des Nauruans. La meilleure année reste sans conteste possible 1974. Les bénéfices s’élèvent à 225 millions de dollars de l’époque à se partager entre les 10 000 habitants. L’école et les soins sont alors gratuits sur Nauru. Tout comme l’eau provenant de l’usine de dessalinisation ainsi que l’électricité. Chaque Nauruan a une femme de ménage payée par l’état, la télé et la clim. La compagnie nationale qui gère quatre cargos importe des centaines de voitures tous les mois, mais aussi réfrigérateurs, congélateurs, motos et autres biens de consommations indispensables au nouveau mode de vie des îliens. Qu’une voiture tombe en panne, et on la laisse là où elle est et on en fait venir une nouvelle d’Australie. Idem pour tous les autres biens de consommation, qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom. Une compagnie aérienne est aussi créée. Elle possède plusieurs avions qui assurent les liaisons avec de nombreuses îles du Pacifique. Un investissement qui se révèlera un gouffre.

Mais pour l’instant, au mitan des années 70, l’argent déborde des caisses de l’état. Et le mode de vie traditionnel des Mélanésiens change du tout au tout. On peut même dire qu’il est complétement fou ! Il n’est pas rare, pour un anniversaire ou une fête quelconque, de venir avec comme cadeau, un arbre à dollars. Littéralement ! Un arbre, dont les feuilles ont été remplacées par des billets de banque. C’est du dernier chic sur Nauru… Chaque famille possède de nombreux véhicules : 4×4, motos, qui se retrouvent sur la seule route goudronnée de l’île et ses 30 petits kilomètres.
La plus petite république au monde (21 km2) devient le second pays le plus riche si l’on se réfère au PIB par habitant, tout juste après l’Arabie Saoudite et son gigantesque gisement de pétrole…

Des investissements… bien hasardeux !

Depuis les années 50, on sait que la ressource n’est pas infinie et que le minerai sera épuisé avant le début du XXIe siècle. Conscients de l’échéance, les différents gouvernements qui se succèdent commencent à investir dans des programmes immobiliers et fonciers en Australie, aux USA et à Hawaï pour garantir l’avenir de la population, une fois la manne du phosphate épuisée. Le minerai est exploité par la compagnie nationale qui investit des centaines de millions de dollars via un trust qui place ses fonds pour garantir l’avenir de tous les Nauruans. 
Pendant ce temps, chaque propriétaire de terrain sur l’île touche de l’argent en compensation de l’exploitation minière. Sur Nauru, finie l’époque pourtant pas si lointaine, où l’on se préoccupait de pêche, de ramasser le coprah et de faire pousser de quoi se nourrir. En quelques années, on passe d’une économie de subsistance centrée sur la faune et la flore locales à un mode de vie à l’occidentale poussé à l’extrême. On se nourrit exclusivement de plats préparés et transformés importés à grands frais par la compagnie aérienne Air Nauru et ses Boeing flambant neufs. Le seul poisson consommé…est maintenant panné et arrosé de ketchup et autres bienfaits de la société de consommation. 

Le résultat ne se fait pas attendre. L’espérance de vie sur Nauru est aujourd’hui de 58 ans pour les hommes et 65 ans pour les femmes. Depuis 20 ans, ce chiffre n’arrête pas de baisser. 80% des Nauruans sont en surpoids et Nauru est le pays au monde où le taux d’obésité est le plus fort juste après les Samoa (71%). Autre record mondial avec le taux de diabète de type 2, qui touche 40% de la population. Problèmes rénaux et insuffisance cardiaque affectent aussi les habitants de Nauru dans des proportions absolument anormales. Dernier – presque record – Nauru est classé deuxième pays au monde avec le plus haut pourcentage de fumeur (47% de la population adulte en 2012…). 
Bref, une catastrophe sanitaire liée exclusivement à un mode de vie importé et particulièrement néfaste !

Et ce qui devait arriver…

En 1985, Nauru produisait 1,65 million de tonnes de phosphate. En 2001, 162 000 tonnes. La manne s’est tarie une dizaine d’années avant ce qu’annonçaient les prédictions des spécialistes dans les années 50. Ou alors les Nauruans ont pillé leur propre réserve avec plus d’assiduité et de volonté que ne l’imaginaient les ingénieurs australiens…
Heureusement pour la population de l’île déjà fortement impactée par les problèmes de santé liés à leur nouveau mode de vie, l’argent investi un peu partout devait leur permettre de continuer à vivre sans rien faire et de profiter des leurs biens de consommation… Et bien non ! Au mieux mal gérés, au pire arnaqués, victimes de détournements et de toutes les filouteries possibles, ces investissements ont périclité avant même de générer le moindre centime d’intérêts. En 2004, incapable de rembourser ses emprunts contractés auprès de banques et de grandes entreprises américaines, Nauru est contrainte de vendre tous ses biens. Les propriétaires fonciers ne reçoivent plus de royalties pour l’exploitation du phosphate, les fonctionnaires ne sont plus payés. Sans argent, tout tombe en ruine : l’usine de dessalinisation est hors service et la centrale électrique ne fonctionne plus que quelques heures par jour, faute d’essence.
C’est la quasi-banqueroute. En trente ans, Nauru est passée de deuxième pays le plus riche en PIB par habitant à l’une des trois plus faibles économies au monde.
Fin du rêve !

Et demain ?

La visite de Nauru est aujourd’hui édifiante : La piste de l’aéroport construite par les Japonais pendant la seconde guerre mondiale n’est plus utilisée qu’une fois par semaine. L’île reçoit 200 touristes par an, ce qui en fait l’un des pays les moins visités au monde. Encore un triste record pour les Nauruans et leur « Pleasant Island ». 
On fait le tour de l’île en une demi-heure sur la route qui longe la plage et qui fait une trentaine de km. Dire qu’à une époque pas si lointaine, chaque famille possédait jusqu’à 7 voitures… Imaginez les embouteillages le dimanche soir au retour de la plage ! Si l’envie vous prend d’aller visiter Nauru, vous aurez peut-être la curiosité d’aller à l’intérieur des terres en empruntant la piste en terre qui mène aux sites d’exploitation du phosphate. Premier arrêt devant l’impressionnante décharge à ciel ouvert, où les habitants de l’île ont abandonné leurs voitures, motos, téléviseurs, réfrigérateurs, congélateurs, fours micro-ondes, et autres. On ne recyclait pas sur Nauru, à l’époque de la grandeur, et maintenant, on n’a plus les moyens. En continuant sur la piste, on arrive ensuite aux sites d’exploitations minières. On serait plutôt tenté d’appeler ça un désert lunaire d’où toute végétation a été bannie. Ici où là, des rochers émergent de ce no man’s land laissés là par une pelleteuse. Sûr que le chef de chantier estimait à l’époque que la peine nécessaire pour arracher ces énormes blocs ne valait pas la valeur du phosphate qui se trouve pourtant forcément en dessous. 
En 2003, l’exploitation du phosphate a totalement cessé sur Nauru pour reprendre ensuite en 2006 par une entreprise australienne. L’exploitation primaire est maintenant terminée. Tout ce qui était facilement exploitable l’a été. Certains, sur l’île, rêvent maintenant d’une exploitation secondaire. Moins rentable, elle permettrait tout de même de faire rentrer les dollars qui manquent maintenant cruellement aux îliens. Les ingénieurs – toujours eux – estiment que cette nouvelle exploitation pourrait durer 30 ans. Rendez-vous en 2050 pour voir ce qu’il sera advenu de l’île.

Des dommages irréparables ?

L’intérieur de l’île est dévasté. Plus rien n’y pousse et si certains espèrent encore que le programme de réhabilitation des terres puisse changer la donne, l’espoir reste assez mince de revoir un jour une forêt repeupler l’intérieur de Nauru. Ou il faudrait pouvoir investir des sommes colossales que personne ne possède sur l’île.
Pendant des décennies, le chargement de phosphate à bord des cargos s’est fait au large de l’île, dont les eaux ne sont pas assez profondes pour accueillir les forts tonnages. La poussière de phosphate – répandue lors de ces transferts a anéanti la barrière de corail. Tout est mort ! Pour relancer une économie à l’agonie, certains ont imaginé pouvoir monter une industrie de la pêche. Les eaux du Pacifique sont réputées pour être riches en poissons. Mais il faudrait de l’argent pour créer de zéro une flottille et des usines de transformation. Et de l’argent, il n’y en a pas. Et la ressource n’est, là encore, pas plus infinie que celle du phosphate.
Pour essayer de couvrir une partie de ses dettes, Nauru s’est lancée dans un jeu dangereux dès les années 90. Le pays est ainsi devenu un paradis fiscal, blanchissant des sommes considérables (certaines sources parlent de 70 milliards de dollars d’argent sale blanchi uniquement pour la seule mafia russe…). En 2000, le groupe d’action financière place Nauru sur la liste noire des paradis fiscaux. Il y a 10 000 habitants sur l’île à l’époque, mais pas moins de 400 banques ! Et en 2017, la plus petite république au monde était encore sur la liste noire européenne. Toujours dans le but de faire rentrer un peu de cash, Nauru s’est aussi essayée à la vente de passeports à prix fort, pour ceux qui avaient besoin de se refaire une virginité. Même si cette époque semble maintenant révolue, la petite république ayant décidé une politique financière plus stricte, elle n’en a pas moins perdu toute sa crédibilité par ses actions pour le moins scandaleuses.
Mais ce n’est pas fini : Nauru a été au bout du bout en acceptant la création d’un centre de détention pour immigrés clandestins entre 2001 et 2007. Ce centre avait pour but d’héberger les clandestins arrivés en Australie et dont le pays ne voulait pas. Les « exporter » sur Nauru était une solution simple. L’Australie était prête à payer, Nauru à les héberger moyennant finance. C’est ce qu’on a appelé la « solution du Pacifique ». Cette « solution » a tout de suite été contestée par les instances internationales et l’image de Nauru, encore une fois, s’est bien abimée. 

L’avenir de la plus petite république du monde, numéro deux des pays les plus riches en PIB par habitant au milieu des années 70 et aujourd’hui l’un des plus pauvres semble assez sombre. Les Nauruans souffrent de pathologies liées à leur mode de vie de ces cinquante dernières années. Ils sont ruinés, et leur seul avenir semble consister à continuer l’exploitation du phosphate et donc à appauvrir encore plus leurs terres pour enrichir celles des pays voisins. Les fonds marins ont été empoisonnés par les poussières de phosphate et le récif qui entoure l’île est mort. La manne touristique ne risque donc pas de remplacer celle du minerai… Nauru est définitivement le premier pays qui a succombé au sur-développement.