Fukushima – Le Pacifique contaminé

La «bombe Fukushima» n’est pas désamorcée

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Trois mois après | La situation est loin d’être stabilisée à la centrale nucléaire de Fukushima, au nord-est du pays. Les experts découvrent peu à peu l’étendue réelle de la pire catastrophe depuis Tchernobyl.

 

© AFP/TEPCO | Dans l’un des bâtiments de la centrale de Fukushima, l’aire de repos réservée aux travailleurs.

Marie Linton Tokyo | 11.06.2011 | 00:00

Trois mois après le séisme et le tsunami qui ont déclenché l’accident nucléaire de Fukushima, le bout du tunnel semble encore loin. La tâche du millier de techniciens qui travaillent sur le site par rotations s’apparente toujours à un parcours du combattant. La semaine dernière, un robot a filmé le chaos qui règne dans le réacteur numéro 1. Les images, diffusées par la télévision nationale NHK, montrent de la vapeur s’échapper d’une crevasse.

Dans ce bâtiment, la radioactivité s’élève à 4000 millisieverts par heure, ce qui pourrait être le plus haut niveau relevé dans la centrale. Dans un tel environnement, les ouvriers sont très vite contaminés. Ils atteignent en effet le maximum légal de 250 millisieverts fixé par les autorités
nippones en moins de quatre minutes. Les hommes ne peuvent ainsi pénétrer que rarement et brièvement dans les bâtiments des réacteurs.

«La quantité de radioactivité relâchée dans l’air est désormais faible par rapport aux fuites du mois de mars, mais la situation reste très mauvaise», estime Atsushi Kasai, un ancien chef de laboratoire à l’institut de recherche japonais sur l’énergie atomique. Entre 6 et 10 m3 d’eau douce sont pourtant envoyés dans les cuves chaque heure, au moyen de pompes de fortune et de camions-citernes, afin de refroidir le combustible des quatre premiers réacteurs. Mais cette eau, qui se charge de particules radioactives, fuit en partie par les différentes brèches et fissures de l’installation et se répand dans les bâtiments, compliquant encore davantage la tâche des ouvriers.

«Le problème, c’est qu’il n’y a plus de place pour stocker cette eau contaminée et cela pourrait contraindre Tepco (ndlr: la compagnie qui gère la centrale) à relâcher de l’eau polluée en mer, assène Atsushi Kasai. Un système de purification de l’eau contaminée doit être monté, mais on ne sait pas à quel point il sera efficace.»


Le Pacifique contaminé

La situation est critique: l’eau pourrait commencer à déborder des entrepôts provisoires d’ici au 20 juin. Et même avant en cas de forte mousson. Les effluents termineraient alors dans un océan Pacifique, déjà souillé par les rejets de la centrale. «La pollution en mer est bien plus massive que prévue, affirme Ike Teuling, expert en radioactivité de Greenpeace qui a mené une mission au large de Fukushima. Nous avons prélevé des algues 50 fois plus contaminées que le seuil légal.» Au mois de mai, le Ministère de la pêche japonais a analysé 16 poissons au-dessus de la limite légale de 500 bq/kg de césium radioactif, sur 236 poissons examinés.

De nouvelles évacuations
Peu à peu, les experts découvrent l’étendue réelle de la pire catastrophe nucléaire depuis Tchernobyl. L’agence japonaise de la sûreté nucléaire a d’autre part multiplié par deux son estimation de la quantité de particules radioactives émises dans l’atmosphère pendant la première semaine qui a suivi l’accident. Près de 770 000 terabecquerels, soit près d’un dixième des émissions de Tchernobyl en 1986, se seraient ainsi échappés des réacteurs endommagés. Le gouvernement japonais a en outre reconnu que les barres de combustibles avaient partiellement fondu dans les trois premiers réacteurs dans les jours qui ont suivi le tsunami du 11 mars et que les cuves se seraient percées.

Dans ces conditions, des dirigeants de Tepco ont confirmé ce que chacun redoutait: la compagnie électrique ne pourra pas stabiliser la situation à la centrale d’ici à la fin de l’année comme annoncé dans leur feuille de route. Le retour des réfugiés du nucléaire évacué au lendemain du tsunami d’un rayon de 20 kilomètres autour de la centrale est donc reporté à des lendemains incertains. Pis, de nouvelles évacuations sont en cours dans cinq communes situées au-delà du périmètre des 20 kilomètres. «Je n’ai rien fait de mal, je pensais pouvoir vivre toute ma vie ici, témoigne Keiko Inoue, 63 ans, une habitante du village d’Iitate contrainte de partir. Le plus dur, c’est de n’avoir aucune idée de quand on pourra revenir chez nous.»