Le plastique n’est vraiment pas fantastique

Les SEAtizens que nous sommes le savent bien : la pollution des mers par le plastique est aujourd’hui devenue un enjeu majeur, qui est déjà en train de remettre en cause le fragile équilibre des océans. Et le pire est peut-être à venir, si l’on en croit une étude* parue dans « Science », qui estime que les rejets de plastique pourraient quasi tripler d’ici 2040…

Depuis plus d’une décennie, les marins, lanceurs d’alertes et autres écolos bien informés tirent la sonnette d’alarme en anticipant une catastrophe écologique et sanitaire majeure. En cause, le plastique que l’on trouve absolument partout sur et sous la surface des mers, mais également en quantité de plus en plus importante dans les chairs des poissons et dans les fleuves, comme vient de le démontrer la dernière campagne réalisée par le navire d’exploration Tara**.
Le résultat le plus visible et le fameux « continent de plastique » que certains journalistes n’hésitent pas à appeler le 7e continent. Situé dans l’Océan Pacifique, il s’agit d’un amas gigantesque de déchets plastiques grand comme six fois la France. Le terme “continent” n’est pas le plus approprié, car la zone est mouvante, et les déchets, dont la majorité a un diamètre inférieur à 5mm se répartissent entre la surface et… 30 mètres de fond !
Le terme continent n’est vraiment pas approprié même s’il donne une bonne idée de la taille de cette véritable décharge en plein cœur du Pacifique. Il s’agit plus d’un regroupement de tous les déchets flottants – et donc du plastique – qui sont comme aspirés dans cette zone. Les courants marins s’enroulent selon le principe de la force de Coriolis et forment d’immenses vortex (les gyres océaniques). Ils aspirent littéralement tous les détritus flottant dans la zone et les retiennent définitivement dans ces amas de plus en plus denses au fur et à mesure des années.
On retrouve des zones de concentration de ces déchets flottants, allant de microparticules à des morceaux faisant plusieurs mètres, dans le Pacifique (Nord et Sud) et, même si c’est dans une moindre mesure, dans l’Atlantique Nord et Sud ainsi qu’au cœur de l’Océan indien. Le premier à s’être fait piégé dans ce « continent de plastique » a été le navigateur Charles Moore de retour de la course entre Los Angeles et Honolulu en 1997. Passant par le Nord du Pacifique (alors que ce n’est pas la route habituelle), il était étonné de ne voir ni dauphin, ni baleine mais… du plastique, du plastique et encore du plastique de toutes couleurs, formes et taille !!! 

 

Tara Expédition. Etudes des plastiques rejetés dans la mer Méditerranée par le Rhône. Jean-François Ghiglione du laboratoire de recherche CNRS de Banyuls et les scientifiques de Tara font des prélèvements en mer Méditerranée dans l’estuaire du Rhône.

Depuis, les associations ont multiplié les études pour en savoir plus. Si les données restent parcellaires, on estime que la zone de plastique du Pacifique Nord (la plus importante) ferait 1,6 million de km2 et regorgerait de plus 80 000 tonnes de plastique. Quand on sait que la production mondiale de plastique dépasse les 320 millions de tonnes chaque année, on se dit que nous ne sommes pas sauvés…
Le plastique, s’il est connu et utilisé depuis l’antiquité sous une forme presque naturelle (notamment issu de l’Hévéa), il a fallu attendre le début du XXe siècle et le Belge Léo Baekland qui, le premier, a créé le premier plastique 100% synthétique. Dans les années 60, 10 millions de tonnes étaient produites annuellement. Dans les années 90, la production a été multipliée par 10, soit 100 millions de tonnes. Les 300 millions de tonnes seront atteintes en 2013. En 2018, on arrive à 360 millions de tonnes. Chaque année, l’augmentation de la production approche les 4%…
Depuis 1950, plus de 9 milliards de tonnes ont été produites selon un rapport de l’ONU*** datant de 2018. Seulement 9% de cette production ont été recyclés et 12% incinérés. Cela laisse 79% de 9 milliards de tonnes (soit plus de 7,11 milliards tonnes) qui traînent dans les décharges et finissent souvent… dans les cours d’eau et ensuite dans la mer !

 

Autant de plastique que de poissons dans les océans en 2050 ?

La fondation Ellen McArthur a fait les comptes : Si nous ne changeons pas nos habitudes (business as usal), nous aurons une tonne de plastique pour trois tonnes de poissons en 2025 et… plus de plastique que de poissons en poids en 2050 dans nos océans. Des chiffres qui font froid dans le dos !
Alors, on abdique ? On sacrifie nos océans et on arrête de manger du poisson d’ores et déjà bourrés de plastique ? Le modèle proposé par l’étude parue dans « Science » semble nous donner un peu d’espoir si nous agissons maintenant. Nous avons le choix entre quasiment tripler la quantité de déchets plastiques que nous rejetons dans la nature d’ici 2040 ou… réduire de 80% ce chiffre en déployant des stratégies plus ou moins simples.

 

 

Tara Expédition. Etudes des plastiques rejetés dans la mer Méditerranée par le Tibre. Les chercheurs du laboratoire CNRS de Banyuls récoltes des microplastiques sur la plage à l’estuaire du fleuve.

L’étude dénommée : « Evaluating scenarios toward zero plastic pollution » part du chiffre de 2016 et ses 29,5 millions de tonnes de plastique rejetées cette année-là dans la nature. En 2020, l’estimation des auteurs est de 36,9 millions de tonnes de rejets. Nous avons, à partir d’aujourd’hui, cinq scénarios possibles :

1 : On ne change rien et en 2040, on approchera des 81 millions de tonnes de déchets plastiques rejetées dans la nature et donc, en partie, dans la mer.

2 : On se préoccupe d’améliorer la collecte et l’élimination des plastiques. Dans ce cas, on pourrait être à 50 millions de tonnes de rejets en 2040.

3 : Si on se bouge et que l’on tente réellement d’améliorer le recyclage (technique mais aussi collecte), on tombe à 35 millions de tonnes de matières plastiques rejetées dans la nature, toujours en 2040.

4 : Et si on continuait à réduire notre utilisation du plastique, comme nous essayons de le faire aujourd’hui dans les pays développés ? On arriverait alors à moins 33 millions de tonnes, soit moins de rejets dans la nature qu’aujourd’hui.

Enfin, le scénario n°5 est de loin le plus séduisant pour la nature en général et la mer en particulier (et pour les habitants des deux écosystèmes qui sont totalement liés) : si on combine les scénarios 2, 3 et 4, on ne laisserait chaque année que 17,7 millions de tonnes de plastique dans la nature et seulement 5,5 millions de tonnes dans les cours d’eau (contre 14 millions de tonnes aujourd’hui)… 

Pour diviser quasiment par deux les rejets plastiques dans la nature en 2040 par rapport à aujourd’hui, il n’y a rien de nouveau à inventer. Tout est déjà en place ou presque, en tout cas dans nos pays développés. Tout le challenge consiste à continuer dans ce sens dans les pays industrialisés, mais aussi de mettre en place ces solutions dans les pays moins riches et dans les pays pauvres. Et là, il va falloir trouver des moyens importants et surtout un vraie volonté politique… 
Cette étude va un peu à contre-courant de toutes celles que nous lisons depuis des années et qui nous promettent l’apocalypse écologique ou en tout cas des catastrophes à venir, inéluctables. L’article paru dans « Science » nous offre, pour une fois, une alternative presque réjouissante : on peut réduire drastiquement nos rejets de plastique dans la nature sans pour autant imaginer des solutions draconiennes et impopulaires. Qui, aujourd’hui, rejette l’idée de partir faire ses courses avec ses sacs plastiques réutilisables ? C’est devenu un réflexe salvateur pour notre planète, comme demain le fait de ne plus utiliser de plastiques à usage unique…
Cette étude parue dans « Science » a été publiée conjointement avec un rapport destiné particulièrement au grand public : « Breaking the plastic wave**** », littéralement, brisons la vague de plastique… qui veut nous submerger. On y apprend qu’il n’y aura pas de solution miracle : il faut à la fois réduire notre consommation de plastique, interdire l’utilisation des plastiques à usage unique, mais aussi valoriser le déchet et donc mettre en place une vraie politique de collecte et surtout de retraitement et de valorisation des déchets. Si le déchet plastique atteint une certaine valeur, il permettra à des familles entières d’en vivre et à ce moment-là, il y a fort à parier qu’il ne finira plus dans les décharges ou les cours d’eau…

Il n’en reste pas moins que des milliards de tonnes de plastique sont aujourd’hui disséminées dans la nature, cours d’eau et mers compris. Cette pollution engendre des dégâts énormes, y compris sur notre santé. Et on ne peut pas attendre que mère nature digère ces milliards de tonnes de déchets. Il va donc bien falloir les ramasser et les retraiter.

Mais ceci est une autre histoire…

 

Pour aller plus loin :

* Pour aller plus loin, n’hésitez pas à lire l’étude complète parue dans « Science » : https://science.sciencemag.org/content/early/2020/07/22/science.aba9475

**Et ne manquez pas le reportage de l’équipage du bateau Tara à voir sur :

https://oceans.taraexpeditions.org/m/science/les-actualites/cp-mission-microplastiques-2019/

***Rapport de l’ONU : https://wedocs.unep.org/bitstream/handle/20.500.11822/25513/state_plastics_WED_FR.pdf?sequence=4&isAllowed=y

****Breaking the plastic wave : https://www.pewtrusts.org/en/research-and-analysis/articles/2020/07/23/breaking-the-plastic-wave-top-findings?utm_campaign=conservation_pop_oceans_______&utm_source=general_nohandle&utm_medium=referral&utm_content=article_general____linkcard_&utm_term=__winnie_