Le patin à voile, un bateau sans safran !

18 octobre 2020 1 Par Emmanuel Van Deth

Ce petit catamaran de sport très populaire sur les côtes catalanes depuis près d’un siècle est capable de propulser son skipper à près de 20 nœuds. Découvrez avec nous comment marche ce drôle d’engin.

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Le patin à voile, vous connaissez ? Cet engin à deux coques dépourvu de safran – mais aussi de bôme, de foc de dérives… – est né près de Barcelone il y a un siècle. 50 ans plus tôt, il ne s’agissait alors que d’un simple ponton de baignade pour profiter des eaux claires, en se propulsant à la pagaie. Au début des années 1920, les « patinadores » sont gréés pour profiter des vents portants : le patin est né ! Les évolutions se succèdent, le petit catamaran à voile aurique devient un cat boat bermudien de plus en plus performant… Et les compétitions deviennent acharnées sur le rivage catalan. L’absence de safrans n’est pas un concept : certains patins en ont été équipés, mais ils filaient moins vite que les autres ! En 1942, une jauge monotype est mise en place à l’issue d’une confrontation des différents modèles en service. Le patin a bénéficié encore de quelques évolutions jusqu’à aujourd’hui : traverses plus larges de 15 cm – pas plus, sinon le patin devient impossible à redresser seul – mât alu, coques polyester, accastillage plus complet… En Catalogne, mais aussi près de Valence et en Andalousie, le patin est bien plus populaire que chez nous le fameux Hobie Cat 16. Un bateau du patrimoine particulièrement incroyable à naviguer et à regarder…

Un engin tellement simple qu’on peut le gréer en moins de cinq minutes. Mais le gréement est bien plus raffiné qu’il n’en a l’air.

Flèche 1: La structure du patin réalisée en contre-plaqué ou en polyester est particulièrement dépouillée : deux coques identiques et cinq traverses.

Flèche 2 : Le profil en aluminium doit peser neuf kilos. Il est maintenu latéralement par des haubans assortis d0une parie de barre de flèches. Deux paires de câbles sont ancrées plus en avant et en arrière. Grâce à un jeu de palans, il est possible, en navigation, de régler la quête du mât. Le tube, solidaire des deux câbles avant, peut être cintré à volonté.

Flèche 3 : Repoussée tout à l’arrière, la barre d’écoute a deux fonctions : elle évite à la voile d’être bordée trop plate aux allures près du vent et au contraire de se creuser exagérément aux allures portantes.

Flèche 4 : La voile est équipée d’un cunnigham, mais aussi d’un hale-bas, repris un peu plus bas et en arrière. Dans la brise, il est donc possible de travailler parfaitement le plan de voilure afin d’éviter de naviguer en surpuissance.

Flèche 5 : En l’absence de dérive, ce sont les coques au dessin en V profond qui empêchent au patin de partir en crabe. Le dessin est très efficace, même à faible vitesse, le bateau ne dérape pas.

Flèche 6 : Grâce à leur pagaie toujours à poste, les patinistes sont autonomes. Lorsque le vent tombe, ils sont capables de rejoindre la plage par leurs propres moyens.

Flèche 7 : Large de 1,60 mètre quand les autres multicoques en affichent presqu’un de plus, le patin à voile est moins puissant. Mais chaviré, il se relève aisément.

Une découverte par petit temps, c’est plus facile ! 

Autant vous l’avouer tout de suite, je ne faisais pas le fier quand Jacques Guibert, le meilleur patiniste français – il pratique depuis 1978 – m’a proposé de tirer quelques bords sur son drôle d’engin. Franchement, même si les pros du patin à voile sont capables de franchir une ligne lancés au top départ, d’enrouler de près une bouée et de contrôler un adversaire, il faut se rendre à l’évidence : pas de bôme ni de dérive passe encore… mais pas de safran, ça va compliquer l’apprentissage. Pour mettre toutes les chances de son côté, il faut d’abord des conditions maniables, un petit force 2, un temps de demoiselle, bref, pas de clapot sur le plan d’eau ni vent qui siffle dans les haubans. A San Pol de Mar, deux heures avant le signal d’aperçu qui enverra la centaine de concurrents en découdre pour leur championnat d’Europe, le thermique ne s’est pas encore levé, c’est le bon moment. Pas besoin d’enfiler une combi – en juin, l’eau est déjà à 22/23 degrés –, juste le gilet réglementaire. La voile est hissée, le point d’écoute, le hale-bas et le cunningham sont frappés, on pousse les deux coques effilées sur le sable. Jacques me positionne au point neutre – en gros, au centre du bateau –, place le patin à 45 degrés du vent, borde sa voile, et nous quittons la plage. Première surprise : l’engin n’a rien d’un jeune chien fou… Patiemment mis au point depuis des décennies, le patin se révèle au contraire relativement facile à diriger malgré l’absence de tout appendice. D’abord grâce à ses deux coques, bien sûr, qui ne demandent qu’à glisser tout droit. Mais aussi grâce à ses carènes en V profond. Ce sont elles qui font office de plan anti-dérive, à l’image des catas de sport qui se passent de dérive. Si la gîte – l’idéal est de naviguer sur un flotteur – provoque une légère auloffée, c’est essentiellement le déplacement du skipper qui influe sur le cap suivi. Le principe est simple : décaler le centre de dérive par rapport au centre de voilure. Résultat, quand on s’avance, le patin loffe (il va vers le vent), quand on recule, il abat (il s’éloigne du vent). Virements de bord et empannage sont relativement simples à maîtriser (voir les images pour bien comprendre). Le plan de voilure, une basique voile triangulaire dépourvue de bôme et de lattes, peut paraître simpliste… Il n’en n’est rien : le gréement est en fait sophistiqué et particulièrement abouti. Les haubans avant et arrière sont tous deux contrôlés par des palans, ce qui permet de régler la quête du mât – plutôt droit par petit temps, reculé dans la brise et très avancé pour les bords de vent arrière. Les haubans avant, encore eux, sont solidaires du mât à la hauteur des barres de flèches. Une simple traction sur le « flexeur » se traduit par un cintre du tube en aluminium. Une manœuvre utilisée dans la brise pour aplatir la voile et ouvrir la chute. La voile est également dotée de deux réglages au pied du mât : le cunnigham permet d’avancer le creux ; le hale-bas tend la chute. Tous ces bouts qui assurent les réglages fins sont à portée du « patron », comme on dit à Barcelone, tout comme l’écoute de grand-voile.

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Manoeuvre d’empannage

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Manoeuvre de virement de bord

Tu avances, tu loffes… Tu recules, tu abats

Jacques me laisse les commandes – l’écoute, en fait – et rejoint le point neutre. C’est moi désormais qui impose le cap à suivre grâce à ma position sur le patin. Je tente un fastidieux virement de bord : courir à l’avant sans rater les traverses, glisser derrière la voile bien bordée, l’écoute à la main, et faire prendre la toile à contre grâce au dos en boule pour amorcer le passage du lit du vent. On enchaîne un empannage, cette fois assis tout à l’arrière. A l’issue d’une abattée interminable, il faut se résoudre à ramer avec une jambe pour aider la rotation plein vent arrière. Jacques me propose alors de naviguer seul. J’hésite un peu : ça fait dix minutes seulement de pratique… Mais le vent faible vient du large, Jacques reste sur une sécu, prêt à intervenir. Donc risque zéro, let’s go ! Voile fasseyante pour une approche en douceur, je dépose mon coach sur le pneumatique. « Tu vois, me fait-il remarquer, quand tu choques, le patin s’arrête complètement, même au portant. » Un des avantages de se passer de bôme. Me voilà seul à bord. Je recherche la fameuse position neutre pour me caler au bon plein, je borde progressivement, et le bateau accélère tout de suite, soulagé de ne supporter qu’un « patron ». Progressivement, je glisse un peu sous le vent pour faire décoller la coque avant. Opération très facile vu la relative étroitesse de la plate-forme. C’est dans cette configuration que le patin à voile se révèle le plus rapide – les pros de la discipline font des pointes à 20 nœuds. Afin de rester sous l’œil de mon maître, je vire et j’empanne régulièrement pour croiser au plus près de son bateau… Toutes les manœuvres ne sont pas des réussites : il m’est souvent nécessaire de culer plus que de raison pour me recaler sur la nouvelle amure. Mais quel pied de glisser sur un patin à près de 8 nœuds alors que le vent ne doit pas souffler plus fort ! 

Article paru dans Multicoques Mag – www.multicoques-mag.com