Le bambou, l’herbe qui voulait devenir bateau…

Des rives du golfe du Bengale jusqu’au delta du Mékong, une petite ONG française a décidé de proposer un nouveau visage à la construction navale de demain : une charpenterie de marine exploitant un biocomposite … de bambou ! « L’acier vert » pousse en effet en abondance et propose d’infinies possibilités dans ces contrées lointaines où les préoccupations écologiques commencent à affleurer.

Et oui, le bambou est une herbe, la tige s’appelle un chaume et des rhizomes jusqu’aux feuilles tout est exploitable dans ce bio matériau à la constitution complexe mais aux caractéristiques variées et exceptionnelles.

Donnant lieu à milliers d’études scientifiques par le monde pour nombre d’usages variés, étonnamment la charpenterie de marine semble avoir été laissée de côté, à part ici ou là quelques expérimentations personnelles et artisanales.

Une ONG française, du nom de Watever qui développe des projets en faveur des populations vulnérables des rivages du monde, a donc relevé le défi en conduisant un programme de Recherche et Développement associant les préoccupations écologiques économiques et sociales, et moyens offerts par la science des matériaux. L’objectif ? Créer une planche marine viable en lamellé collé de bambou permettant de remplacer le bois disparaissant dans la charpenterie de marine traditionnelle, pour cause de rareté et de coûts croissants, par le bambou prometteur à de nombreux points de vue. Dans les pays du sud où le bambou abonde et où le plastique et sa commodité se répandent à grande vitesse, une certaine urgence écologique se fait en effet sentir dans un secteur où une gigantesque flotte de navigation légère est en renouvellement permanent.

Un potentiel vertigineux

Surnommé l’acier vert, certaines des 1200 espèces de bambous montrent des propriétés mécaniques exceptionnelles ! Cette herbe musclée peut culminer à 30 mètres de hauteur pour 20 centimètres de diamètre à la base, tout en atteignant sa maturité en moins de 4 ans.

Par ailleurs, avec une grande capacité à capter le CO2 et à protéger les sols par son système rhizomique, le bambou possède des caractéristiques idéales pour remplacer l’utilisation du bois dans de nombreuses contrées, répondant ainsi aux nécessités de lutter contre la déforestation.

Ecologique mais aussi économique et social par les emplois divers que son exploitation multiple sait générer il ne manquait plus qu’à en étudier l’usage dans des contrées où la construction navale est importante.
C’est ainsi qu’une équipe d’ingénieur.e.s a conçu un programme, au Bangladesh, afin de réunir la plante aux milles promesses, quelques outils et des charpentiers de marine locaux et chevronnés. Après une première batterie de tests mécaniques et aquatiques, un premier bateau sur le modèle des bateaux de pêche traditionnels du pays est né et a été exposé au salon nautique de Paris.

Des rives du Bengale aux collines verdoyantes du Vietnam

Après cette première année de recherche, la voie du bambou les a menés vers le Vietnam pour poursuivre leurs aventures d’exploration au cœur de la plante et de ses possibilités. Si le Bangladesh a permis à l’association de valider la pertinence d’un tel projet et de faire de magnifiques découvertes sur l’utilisation du bambou, l’installation du projet au Vietnam a permis d’aller beaucoup plus loin dans son étude technique et son assemblage.

Là-bas le bambou était déjà utilisé sur l’eau, mais sous forme de « bateaux paniers », jouant le rôle de petites embarcations pour la pêche et le ramassage de plantes aquatiques ou bien d’annexes pour de plus grands bateaux.

Gesticuler, baragouiner et valider

Si le Bangladesh a offert son lot de défi en termes de communication et de développement local, le Vietnam et sa langue aux accents si prononcés a poussé l’équipe dans ses retranchements en termes de communication visuelle et d’efforts gutturaux (« cắt » veut dire couper, « càt » veut dire écraser).
Mais l’une des plus grandes richesses du Vietnam est sa biodiversité, et le bambou n’y fait pas exception. Après quelques mois de recherche et de tests sur les essences locales les plus prometteuses, ainsi que sur l’abondance de peintures, résines et produits de traitement disponibles, l’équipe a pu identifier les meilleurs ingrédients pour l’assemblage de son futur prototype.
Le projet a été accueilli par l’une des plus grandes bambouseraies du pays (Làng tre, Phú An, dans la province de Bình Dương, à 1h de moto d’Hô Chi Minh-Ville). Là-bas l’équipe a pu recevoir de précieux conseils et contacts pour mener à bien sa recherche.

Des machines bien huilées

Une des autres immenses richesses du Vietnam, sont les bricoleurs qui s’y trouvent et les possibilités d’assemblage de machines et outils en tout genre.
Ainsi l’équipe a pu, petit à petit, passer d’un travail entièrement manuel à un process semi-automatisé de qualité, au moyen de machines allant des plus originales aux plus modernes : presse à cric, séchoir, machine à flexion, écraseuse, délamineuse, raboteuse…

De la bambouseraie aux laboratoires de Saigon

Au cœur d’Hô Chi Minh (toujours appelée Saigon par certains locaux) les ingénieur.e.s se sont associés à un laboratoire universitaire spécialisé en sciences des matériaux afin de réaliser une étude poussée sur l’assemblage et les propriétés du composite en bambou : variété de bambou, résine, traitement, épaisseur et nombre de plis… Quelques centaines de chaumes plus tard, au septième mois, la technologie était prête pour être assemblée sous forme d’un nouveau bateau.

L’excellence de la charpenterie vietnamienne

Non loin du village-bambouseraie de Phu An, l’équipe a rencontré la perle rare : un charpentier de marine expérimenté, prêt à tenter l’aventure d’assembler une petite embarcation avec des planches en bambou longues de 5 mètres ! Si le matériau est très similaire au bois, il présente néanmoins quelques défis : en particulier, la présence de résine au cœur du composite impose de repenser la façon de courber les planches. La solution a été de presser des planches courbes, et de les assembler en une coque en forme (bouchain arrondi), caractéristique des petites embarcations de rivières locales.

Trente-deux bambou, vingt-sept kilogrammes de résine, deux litres de peinture et un mois de travail plus tard, le « Khong Sao » (signifie « pas de problème » en vietnamien, phrase que le charpentier répétait sans cesse) ouvrait les yeux.

Au Vietnam, les bateaux fraichement construits ne reçoivent pas de nom, mais des yeux. Ces yeux représentent l’âme du bateau et sont posés lors d’une cérémonie où l’on souhaite une bonne fortune à l’embarcation et son propriétaire.

Vers de nouveaux horizons…

Présenté au congrès mondial de la World Bamboo Organization qui s’est tenu au Mexique à l’été 2018 et présenté en septembre de la même année comme l’un des 5 bateaux évènements du Grand Pavois, ce prototype a reçu un très vif intérêt de professionnels du secteur nautique et du public. 
De nombreux échanges avec divers experts ont permis de préciser des pistes de développement pour l’optimisation des performances du bambou dans la charpenterie de marine, et répondre encore mieux aux objectifs écologiques et socio économiques recherchés.

Utilisation de bio résines (les progrès sont continus dans ce domaine), optimisation de la masse utile, fabrication en mode semi-industriel, ouverture à d’autres types d’applications en rapport avec le milieu marin (maisons flottantes, structures immergées, autres types d’objets flottants…) sont autant de possibilités d’accroître l’usage du bambou en environnement marin ou littoral.

Cette recherche a été possible grâce au soutien continu de la Fondation Alstom pour l’environnement, et avec les encouragements de la World Bambou Organisation

Pour toute information complémentaire concernant ce projet, et pour l’ensemble des réalisation de Watever, merci d’adresser un email à contact@watever.org.

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