Hommage à Alain Connan, infatigable militant passé des passerelles de cargos à la barre du Rainbow Warrior….

Activiste et militant écologiste dès la fin des années 70, à une époque ou cet engagement n’était ni tendance ni compris par la société, Alain Connan est décédé à l’âge de 91 ans en ce début d’année 2024. De sa carrière dans la marine marchande à la direction de Greenpeace France, retour sur une vie d’actions et de passions…

Alain Connan à la barre du Sirius, Greenpeace
Alain Connan à la barre du Sirius, l’un des bateaux de la flotte Greenpeace (Photo Pierre Gleizes)

L’histoire d’Alain Connan est indissociable de celle du XXe siècle. Une période marquée par des guerres mondiales et de nombreux conflits régionaux, une décolonisation généralisée. Mais aussi un développement économique inconnu jusqu’alors, un essor de la consommation et donc des transports dont la marine marchande qui aura été phénoménal puis une prise de conscience des enjeux écologiques.

Une vie passée sur les mers

C’est en 1933, à Lorient, dans cette Bretagne chère à son cœur que naît Alain Connan, dans une famille dont l’activité professionnelle est tournée vers la mer. A la sortie de la seconde guerre, le jeune Alain est plus enclin à s’amuser qu’à étudier sur les bancs de l’école. Qu’à cela ne tienne, son père lui propose d’embarquer sur un cargo comme pilotin. Nous sommes en 1949, le 24 décembre et la vie d’Alain bascule une première fois… Naviguer est une révélation !
Pilotin, ce n’est pas une situation forcément facile : il est un peu l’homme à tout faire du bord. Mais il est appelé à devenir – si tout se passe bien – officier et donc diriger ceux qui lui font faire toutes les corvées aujourd’hui. Bref, cela demande du courage, de la volonté et aussi une bonne dose de diplomatie. Le jeune homme s’en tire plutôt pas mal. Il grimpe les échelons de la « MarMar » au fur et à mesure jusqu’à devenir – après une vingtaine d’années – commandant et diriger tout ce qui flotte en ce début des années 70, transportant aussi bien des voitures que du pétrole, du vin, des céréales, des produits chimiques ou manufacturés. Alain est en mer la plupart du temps et il s’y sent bien, au grand dam de sa famille qui ne le voit… que très peu ! Mais il est heureux dans son métier et sur les mers, qu’il sillonne de long en large.

Et puis un jour…

Une prise de conscience tardive mais… radicale !

A l’époque où il commandait des paquebots…

Nous sommes en 1979. Alain commande maintenant des paquebots. C’est le nec plus ultra à cette époque dans la carrière d’un « MarMar ». Il aime son métier et a élu domicile à Marseille, qui est devenue son port d’attache. C’est donc logiquement dans cette ville qu’officie son dentiste. En mer, une rage de dents est redoutable. Alors pour les éviter, il vaut mieux anticiper et organiser – même si ce n’est pas toujours agréable – des visites de contrôle régulières. C’est donc en attendant son tour chez son dentiste, que machinalement, Alain prend un magazine sur la table devant lui. « Un de ces magazines que je n’achète jamais, gavé de belles images et d’articles, pas toujours très passionnants, mais qui permettent de passer le temps » nous racontera-t-il plus tard. « En feuilletant les pages, je tombe sur un reportage que je commence à lire pour occuper mon esprit. On y parle d’une ONG canadienne. A bord de leur bateau, un ancien chalutier reconverti, Greenpeace, c’est le nom de l’association, s’investit dans la protection de la faune marine ».

Alain Connan découvre à travers ce reportage un monde qui ne lui est pas inconnu mais d’un prisme totalement différent de ce qu’il voit d’habitude du haut de sa passerelle. Les baleines, qu’il croise depuis plus de trente ans lors de ses voyages seraient en danger d’extinction ! Mais ce qui le frappe alors le plus dans sa lecture est l’horreur des techniques utilisées pour massacrer ces animaux…

Cet article, c’est l’électrochoc qui va changer sa vie pour la seconde fois.
A peine rentré chez lui, il envoie un chèque accompagné d’un mot de félicitation à Greenpeace. Le voilà officiellement adhérent. Pendant quelques années, Alain va se documenter, lire et découvrir l’étendue des dégâts, mais aussi, sa propre responsabilité de marin dans les problèmes de pollution marine. Car la marine marchande de l’époque n’est pas exempte de responsabilités. Dégazage, nettoyage des cales en pleine mer, rejets en tous genres dès la sortie des ports (qui ne sont, de toute façon, pas équipés pour recevoir ces déchets plus ou moins dangereux), le commandant d’un navire marchand pollue en imaginant que la mer peut tout digérer. 

Mais ça n’est pas le cas.

Loin s’en faut.

Le militant savait aussi se changer en exceptionnel conteur, pour le plus grand plaisir des enfants… et des plus grands ! (Photo : Yves Marre)

De plus en plus militant et concerné par la cause écologique, Alain se propose à Greenpeace comme équipier volontaire ou cuistot pendant ses vacances. Mais l’ONG va lui proposer bien mieux : un poste de commandant sur l’un des navires de l’association. 

En 1983, le commandant Connan décide de faire valoir ses droits à la retraite et embarque pour un nouveau chapitre de sa vie : il sera dorénavant un combattant pour l’écologie et commandera les bateaux de Greenpeace…

Un engagement jamais démenti

Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en quarante ans, Alain Connan en aura mené, des combats. Avec Greenpeace, d’abord, dont il commanda les bateaux lors d’opérations devenues cultes – de l’atoll de Mururoa contre les essais nucléaires français au détroit de Gibraltar où l’ONG bloqua une partie de la flotte baleinière russe, de l’Islande où la bataille pour tenter de limiter la pêche à la baleine fut épique aux côtes africaines infestées de pirates. Il sera aussi porte-parole Greenpeace en 1985 et même à l’origine de la refondation et président de l’antenne française à partir de 1987, alors que l’association avait sombré suite à l’attentat contre le Rainbow Warrior.

L’aventure Greenpeace durera jusqu’en 1993, mais aura une conclusion vingt ans plus tard, lorsqu’Alain Connan réussira à convaincre l’ONG pour laquelle il a tant combattu, de lui offrir le Rainbow Warrior 2 qui devait être désarmé. Ce bateau, il va l’emmener – pour son ultime voyage en 2012 – jusqu’au Bangladesh. C’est là que le célèbre navire sera transformé en navire hôpital grâce à l’association Friendship qu’il a cocréée en 1993 avec son ami Yves Marre. 

Alain Connan au Bangladesh pour l'association Watever SEAtizens
Au Bangladesh pour l’association Watever qui deviendra SEAtizens.

Alain ne se contente pas de naviguer pour Greenpeace ou Friendship. On le retrouve aux portes du parlement européen (où il a longuement hésité à se présenter à la demande de ses amis écologistes), à la télé sur Antenne 2 où, au début des années 90, il met ses talents de conteur en avant pour expliquer le monde aux enfants dans l’émission « Pince-moi, je rêve ». Et il se lance dans l’écriture. Des ouvrages où il explique, raconte, convainc et surtout où il réussit à embarquer ses lecteurs dans un monde meilleur où le vivant tient une place essentielle…

On le retrouve à la pointe de plusieurs combats pour la décarbonation du transport maritime – il travaille notamment le concept des cargos à voile et sur la pollution des eaux de l’ex URSS…

Mais Alain n’a pas attendu d’être un activiste écologique reconnu pour s’indigner et lutter contre l’arbitraire, le racisme et l’injustice. Au début des années 60, alors qu’il était déjà commandant, il s’est ainsi retrouvé à aider à (re)construire de zéro la flotte de la marine marchande algérienne, juste après l’indépendance du pays. Un engagement – déjà – politique qui n’a pas forcément plu à tout le monde à cette époque…

En 2010, il participe à la création de l’association Watever avec Yves Marre, Marc van Peteghem, Gérard Similowski et Jérémy Bertaud. Une association qui continue de vivre aujourd’hui sous le nom de… SEAtizens !

Une vie de combats

Alain nous a quittés en ce début d’année 2024. Comme le combattant qu’il était resté, il s’est battu jusqu’à la dernière minute contre la maladie et contre le temps qui passe. A 91 ans, il avait pourtant encore des projets plein la tête. Il voulait embarquer sur l’Ocean Viking de SOS Méditerranée, espérait repartir en Polynésie pour revoir ses vieux copains et en profiter pour faire quelques relevés dans l’atoll de Mururoa – il restait farouchement persuadé de la toxicité des essais nucléaires français sur la zone. Enfin, tout en rédigeant ses mémoires, il avait aussi commencé un roman pour rendre hommage aux marins de la « MarMar » (Marine Marchande) dans leur combat pour la liberté pendant la seconde guerre mondiale.
Aujourd’hui, toute l’équipe de SEAtizens se sent orpheline, tout comme tous ses – nombreux – amis avec qui il aimait tant partager et échanger.

So long, Alain…

Hommage à Alain Connan
Au revoir, cher Alain !
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