Course au large : halte au carnage des cétacés

Le 7 janvier 2024 est parti de Brest la course au large la plus folle jamais imaginée pour un marin. Le tour du monde en solitaire, par les trois caps – Bonne Espérance, Leeuwin et Horn -, sur les engins les plus rapides sortis des esprits des architectes navals, les trimarans Ultimes. Ces bateaux de 32m de longueur, dont la vitesse de pointe dépasse les 90 km/h et capables d’avaler près de 1700 km en 24h vont donc être menés pendant 40 à 50 jours par des hommes seuls. Mais au-delà du défi physique et technologique, ce challenge exceptionnel va, pour la première fois dans l’histoire de la course au large, délimiter des zones présentant des risques de collision avec des cétacés…

OFNIs, des objets flottants pourtant bien identifiés

Lors d’une course au large comme le Vendée Globe, c’est une trentaine de bateaux qui s’élancent sur les mers. Dans le cadre de la Route du Rhum, ils sont plus d’une centaine au départ. Et comme dans toutes compétitions, l’objectif de tous ces marins est d’être le premier à passer la ligne d’arrivée et donc, de naviguer le plus vite possible… Pour vaincre, les skippers, architectes et bureaux d’études rivalisent pour trouver des solutions techniques novatrices, gagnant du poids sur la construction, imaginant des carènes avec le moins de résistance à l’eau, voire des appendices qui permettent de s’affranchir de la fameuse loi d’Archimède.

La moitié de la flotte du prochain Vendée Globe sera équipée de foils, ces sortes d’ailes qui permettent aux bateaux de décoller au-dessus des flots et d’atteindre des vitesses inimaginables il y a encore 10 ans. Sur l’« Arkea Ultim Challenge », course en trimarans Ultimes parti de Brest le 7 janvier 2024, il y avait seulement six bateaux au départ. Mais la crème de la crème, les bateaux les plus rapides au monde  et rentrant dans la jauge « Ultim ». Ces trimarans sont équipés d’appendices immenses – dérives, foils, safrans – qui tranchent, découpent, lacèrent littéralement tout ce qui a la malchance de passer sur leur passage… C’est l’un des problèmes des bateaux modernes de plus en plus récurrent : les collisions avec ce que les marins appellent pudiquement des OFNIs (objets flottants non identifiés) se multiplient provoquant casses et abandons.

Cétacé course au large
Quand les animaux marins remontent vers la surface, ils deviennent très vulnérables face aux foils, dérives, quilles et autres safrans des bateaux de course lancés à grande vitesse (Photo : Pexel – E. Dipp)

Seulement voilà, ces OFNIs ne sont généralement rien d’autres que des cétacés qui sont littéralement coupés en deux par la force et la vitesse des bateaux de course.

Il n’existe aucun chiffre sur les collisions avec des cétacés, ni de possibilité de connaître la réalité des blessures subies par ces animaux. Mais nous connaissons le nombre d’abandons ou d’avaries des bateaux sur chacune des courses : Sur le Vendée Globe 2021/2021, 33 bateaux au départ, 25 à l’arrivée. Sur les 7 abandons, 2 ne sont clairement pas imputables à des collisions en mer avec des OFNIs (Destremeau et Troussel), mais les 5 autres ont abandonné après des dégâts provoqués sur des appendices qui sont dans l’eau (dérives, foils, safrans). On parle donc là vraisemblablement de collision avec un OFNI. De là à dire qu’il s’agit forcément d’un animal marin, il y a un pas que nous ne franchirons pas.

Des OFNIs bien vivants

Pourtant, certains éléments penchent dans ce sens. Philippe Borsa est chercheur pour l’institut de recherche pour le développement. A ce titre, et pour ses recherches, il observe la surface des océans – plusieurs centaines de jours en plus de vingt ans. Il a ainsi pu répertorier ce que l’on y voit. Et pour lui « moins de 1% des collisions est dû à des déchets flottants, 99% à des animaux marins… ». Ceux d’entre vous qui naviguent le savent : on voit beaucoup des filets de pêches et des monceaux de plastiques en mer. Et beaucoup d’animaux marins. Mais très peu d’objets suffisamment durs pour abîmer un bateau, même lancé à plus de 20 nœuds.

Ce qui est certain, c’est que les skippers professionnels sont de plus en plus mal à l’aise avec ces situations, au point que les communicants des écuries professionnelles rechignent maintenant à évoquer les collisions avec des OFNIs.
C’est ce que raconte Ian Lipinski dans Reporterre : « Lorsqu’un bateau dit qu’il a heurté un ofni, il s’agit quasiment tout le temps d’un cétacé (…). Les équipes ne veulent pas avoir une mauvaise image et le camouflent. Quand j’ai tapé une baleine [en 2021, lors de la Transat Jacques Vabre], je l’ai dit tout de suite. Je me suis fait taper sur les doigts par mon sponsor, mais c’est comme ça. »

Course au large : collisions avec des cétacés
Lors d’une course comme la Route du Rhum 2022, ce sont 138 bateaux qui s’élancent sur les mers. Une armada difficile à éviter pour les animaux marins quand la flotte traverse leur zone d’alimentation ou de reproduction… (Photo Route du Rhum 2022)

Ce phénomène a atteint un tel point que plusieurs skippers de course au large se sont élevés contre « ce massacre » et que même les organisateurs de course commencent à reconnaître un « problème ». C’est le cas de l’« Arkea Ultim Challenge » donc, qui a instauré plusieurs zones d’exclusion (avec l’aide du consortium Share the Ocean) afin que les bateaux évitent les endroits à risque, les zones où les animaux marins sont suffisamment nombreux pour que le risque de collision soit vraiment important. Ces zones de protection ont été déterminées à partir des connaissances sur les zones de reproduction, d’alimentation ou de migration des animaux marins, mais aussi grâce aux statistiques sur les collisions déjà répertoriées que ce soit en course au large ou avec des bateaux commerciaux.Il faut bien avoir à l’esprit – comme le souligne Renaud Bañuls, fondateur de Share the Ocean (et architecte naval de grand talent) sur France Info – que les collisions avec des navires représentent la première cause de mortalité non naturelle des baleines. Et que des baleines, il n’en reste que très peu. Chaque individu compte donc… énormément !

Vitesse et sécurité : une remise en question nécessaire ?

Dernier point important à soulever : sur la Route du Rhum, il y avait lors de l’édition de 2022, 138 bateaux de course au départ. 32 ont abandonné… A titre de comparaison, sur une route analogue, les rallyes ARC ont, en novembre 2023, envoyé 250 bateaux de croisière sur l’Atlantique. Trois abandons et aucune collision avec un OFNI n’a été rapportée. La réalité est qu’à 10 nœuds (moins de 20km/h), la vitesse d’un bateau de croisière, déjà (très) rapide, on ne tape rien.

Trimaran Ultime et collision avec cétacés
En vitesse de pointe, les trimarans de la classe Ultime peuvent atteindre les 90 km/h. Une collision à cette vitesse entraîne de gros dégâts pour le bateau et pour l’animal touché… (Photo : Arkea Ultime Challenge)

A l’heure de la rédaction de cet article, sur les six bateaux engagés sur l’« Arkéa Ultim Challenge » autour du monde, trois étaient en escale suite à des collisions avec des « OFNIs ». Un quatrième connaît des soucis avec son système pour descendre l’un de ses foils, sans que l’on sache si cette avarie est liée à une collision… On n’ose imaginer ce qui se serait passé si les zones d’exclusion n’avaient pas été imposées. Il est possible qu’aucun de ces bateaux n’aurait pu franchir la ligne d’arrivée, ce qui aurait été une première dans l’histoire de la course au large !

Arkea ultime challenge dégât collision OFNI
Suite à une collision avec un “OFNI”, le trimaran SVR Lazartigue de Tom Laperche a abandonné l’Arkea Ultime Challenge. On voit ici les dégâts provoqués par l’impact sur le trimaran géant… (Photo SVR Lazartigue)

Alors, quel avenir pour la course au large et pour les cétacés ?

On peut imposer de revenir 30 ans en arrière, à l’époque où les bateaux de course naviguaient entre 10 et 15 nœuds. Une solution qui protégerait les animaux marins, mais qui ne plairait sûrement pas aux amateurs de courses au large, ni aux skippers de ces bateaux exceptionnels, à leurs architectes et encore moins à leurs partenaires.
La solution va donc, comme souvent, s’imposer d’elle-même. Les zones d’exclusions vont être multipliées – les courses IMOCA de 2024 vont en déterminer plusieurs – afin que l’image des sponsors ne soit pas abîmée par ces collisions avec des animaux marins mais aussi pour éviter que les casses et les abandons à répétition ne faussent le jeu de la compétition. Au grand bonheur des amateurs de course au large… et des cétacés !

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